UNE ENQUÊTE IPSOS SUR LES FRANCAIS ET LE MÉDICAMENT

Le 26 octobre 2005, par Louis LEVY,

Etude menée entre la fin de l’année 2004 et le début 2005 auprès de 4 000 patients et 1 000 médecins français, allemands, espagnols et néerlandais.

Pourquoi les Français consomment-ils davantage de médicaments que leurs voisins européens ? Une étude menée par l’Institut Ipsos Santé et s’intéressant au « rapport des Français et des Européens àl’ordonnance et aux médicaments  » apporte de précieux enseignements sur les raisons de cet engouement. La situation pourrait cependant évoluer àen croire les déclarations des assurés et des médecins.

En France, 9 consultations sur dix aboutissent àune ordonnance (S. Toubon) La France est toujours en tête. Une étude comparative réalisée en France, en Allemagne, en Espagne et aux Pays-Bas* par l’Institut Ipsos Santé pour le compte de l’assurance-maladie, confirme en effet que notre pays reste le leader en Europe pour la consommation de médicaments.

L’Hexagone se distingue particulièrement de ses voisins par le nombre important de prescriptions qui suit un rendez-vous chez le médecin. En effet, 9 consultations sur 10 se soldent par une ordonnance, contre, un peu plus de 8 sur 10 en Espagne, de 7 sur 10 en Allemagne et moins d’une sur deux aux Pays-Bas.

La raison ? Les médecins français ressentent d’avantage de pression de la part des patients que leurs homologues européens. En effet, 46 % des praticiens interrogés font état de cette pression, contre 36 % en Allemagne et en Espagne, et seulement 20 % en Hollande. Une pression qui va jusqu’àpousser 10,2 % des médecins français àeffectuer des prescriptions « contre leur gré  » (7,7 % en Allemagne, 6,2 % en Espagne et 5,6 % aux Pays-Bas).

Le rituel de l’ordonnance. Sophia Rosman, sociologue de la santé àl’Inserm, avance d’autres explications. Ainsi, selon elle, ces différences entre la France et les Pays-Bas tiennent aussi àl’organisation de la médecine générale dans les deux pays, ainsi qu’àla perception sociale du médicament. En France, explique-t-elle, « la facilité d’accès au généraliste favorise chez les patients une demande de “réparation immédiate” sous forme de médicament  ».

Ce qui n’est pas le cas aux Pays-Bas où « le contact avec le médecin généraliste passe par l’intermédiaire d’une assistante médicale, qui est autorisée àdemander le motif de l’appel, àévaluer la gravité des symptômes et àdonner des conseils téléphoniques si les symptômes sont mineurs  ».

Résultat, ce transfert de compétences se traduit par un nombre moindre de prescriptions. En outre, pour les médecins hollandais, « la rédaction d’une ordonnance n’est pas un acte allant de soi àl’issue de la consultation  », contrairement àla France où « la fin de la consultation est fortement marquée par le “rituel de l’ordonnance”  ».

Dans notre pays, « le système de rémunération àl’acte du médecin et la transaction financière directe entre le patient et le médecin favorisent un échange basé sur le “don et le contre-don”  », analyse Sophia Rosman. De plus, pour les praticiens hollandais, la règle semble davantage être de ne pas prescrire de médicaments, « sauf si la pathologie ne peut clairement pas évoluer favorablement sans traitement médicamenteux  », précise la sociologue.

L’art de ne pas prescrire. Autre différence fondamentale entre les deux pays : « Aux Pays-Bas, il existe un plus grand scepticisme vis-à-vis des produits chimiques et le médicament est, plus qu’en France, considéré comme un produit potentiellement nocif pour le corps  », observe Sophia Rosman.

« La non-prescription n’est malheureusement pas enseignée dans les universités françaises  », regrette le Pr Didier Sicard, président du Comité consultatif national d’éthique. « Chacun de nous, qu’il soit patient ou professionnel de santé, se doit d’être responsable  », ajoute-t-il, avant de rappeler que « le remboursement est destiné àéviter qu’une personne ne se soigne pas ou hésite àse soigner pour des raisons purement financières  ». « Cet objectif est aujourd’hui totalement dévié de son sens initial, par un ensemble de gestes rituels sans la moindre réflexion critique  », poursuit-il. « S’il y a surconsommation de médicaments, il y a aussi souvent surprescrition  », fait pour sa part remarquer l’anthropologue Sylvie Fainzang.

Cette dernière considère que le médecin pourrait inscrire sur l’ordonnance des conseils, et pas seulement des traitements. Une pratique qui, pour l’anthropologue, donnerait autorité aux conseils prodigués.

A en croire l’étude réalisée par Ipsos Santé, les Français sont donc les mauvais élèves de la classe. Mais rien n’est perdu, car ces derniers semblent prêts àfaire des efforts. Ainsi, toujours selon l’enquête, 8 personnes sur 10 sont « tout àfait  » ou « plutôt d’accord  » avec l’idée selon laquelle « une consultation ne doit pas forcément se terminer par une ordonnance de médicaments  » ; 53 % se disent « tout àfait satisfaites  » de ne pas s’être vu prescrire de médicament lors de l’une de leurs dernières consultations.

Enfin, 8 sur 10 déclarent avoir confiance dans un médecin qui remplace certains médicaments par des conseils utiles.

Les praticiens perçoivent cette évolution des comportements : 86 % pensent ainsi que leurs patients sont en demande d’information et 75 % en attente de conseils. « Le système français de “l’ordonnance-reine” paraît ouvert àdes évolutions  », conclut Patrick Klein, directeur d’Ipsos Santé. « L’absence d’ordonnance ne soulève pas d’opposition de principe chez des patients en attente d’écoute, d’explication et de conseil  », résume-t-il.

Sur le terrain, ces bonnes résolutions semblent déjàse faire sentir. Selon la Caisse nationale de l’assurance-maladie (Cnam), la consommation d’antibiotiques (voir notre édition précédente), mais aussi de statines, commence àreculer. « Il n’y a pas de fatalité àla spécificité française, estime son directeur général Frédéric van Roekeghem. Il faut être patient et persévérant, car on ne peut pas changer les comportements en quelques mois.  » Ce changement de comportement paraît inéluctable au directeur général de la Cnam : « Nous finançons des médicaments de plus en plus coà»teux. Nous ne pourrons continuer àles rembourser que si nous réduisons les volumes inutiles pour nous rapprocher de nos voisins européens. Faute de quoi, nos ressources collectives s’épuiseront.  »

CHRISTOPHE MICAS

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Dernière mise à jour le :
26 octobre 2005
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